S13E03 : "Comment ça va ?"

Ça commence souvent de la même façon.
On se voit, toi et moi, rapidement dans un bar ou au ciné, ou alors on s'envoie un message par n'importe quel moyen technologique mis à notre disposition depuis qu'on est nés au siècle dernier.

On se parle de tout et de rien, on se fait de vrais sourires, on rit même de choses qui ne sont drôles que parce que c'est nous, là, maintenant... quand soudain, comme un rappel à la réalité sorti de nulle part, TU me poses cette question :

"Comment ça va au fait ?"
Ou, si on est intimes : "Comment tu vas... vraiment ?"
Pause.

Je sais que je vais te mentir.
Je sais déjà que je vais te répondre que "ça va".

Je vais te dire ça, l'air faussement convaincu, et tu vas peut-être même le remarquer.
Et dans ce cas précis, je vais machinalement te dire que ça pourrait aller mieux, certes, mais que mes problèmes ne sont qu'une multitude de petites choses, et que de toute façon, ça va aller mieux très vite.

D'ailleurs, à m'entendre dire ça à voix haute, même moi, j'y crois.
Je me mens à moi-même et je me crois.
Fort, le mec.

On va passer à autre chose, se dire qu'il faut que se reparle vite, et voilà.

Pour que plus tard, arrive ce moment où je vais être seul.
Je vais me refaire le film dans ma tête.

Retour rapide.
"Comment ça va ?"
Pause.

Sincèrement, est-ce que ça va ?

Est-ce que, lorsque pour répondre à cette question, tu visualises très bien ce placard imaginaire où tu as rangé tout ton bordel émotionnel et affectif des derniers mois, que tu te dis "hum... faut pas que j'ouvre cette porte", avant de déclarer par défaut "oui, ça va" (parce que le reste de ton espace mental a l'air plus ou moins bien rangé), est-ce que dans ces moments là, tu peux décemment dire que tu vas bien ?

La réponse est non, bien évidemment.
Mais...

... mais c'est parce qu'à un moment, on t'a dit de prendre sur toi.
D'arrêter de te plaindre.
Que tout le monde a ses problèmes.
Que tes problèmes ne sont rien face à de vrais problèmes.
Et forcément, même toi, tu y crois, à ça.

Peu importe les déceptions amoureuses, les problèmes familiaux, les crises nocturnes de confiance, les impressions de manque de quelque chose d'indéfini, les violentes trahisons, les mensonges que tu ne maitrises plus ou encore toutes les tournures de phrases faussement jolies que tu peux trouver pour faire penser que tu as des raisons de ne pas aller bien...
Peu importe tout ça. Elles ne feront jamais le poids face à une montagne d'autres problèmes dans lesquels tu n'es pas impliqué.

Ta petite personne n'est rien face des souffrances générales.

D'ailleurs, en petit soldat cartésien que tu penses être sans véritablement en connaître le sens, tu as désormais pris l'habitude d'évaluer méthodiquement les problèmes.
Au fur et à mesure des conseils avisés des personnes qui vont mieux - ou beaucoup moins bien - que toi, tu as appris à peser deux soucis différents sur une balance Roberval fantasmée, afin de savoir qui a la priorité sur la complainte du moment.

Et du coup, comme tu perds souvent, tu ne dis rien.
Ou plutôt, tu en arrives finalement à la conclusion que toi, ça va, puisque ton problème n'en est donc pas un par rapport à celui juste au-dessus dans le classement officiel.

Franchement, tu abuses.

Et puis tu relativises souvent.
Tu fais le tri entre les problèmes que tu subis, ceux que tu n'as clairement pas déclenchés (tu le sais, parce que tu as à chaque fois demandé au moins trois avis extérieurs pour valider la légitimité de ces derniers), et les autres, ceux que tu peux objectivement gérer.
Car oui, bien sûr que tu as des problèmes qui ne demandent qu'à être réglés et qui peuvent l'être.
C'est assez simple en fait.
D'ailleurs, souvent, tu te dis que ça ne tient qu'à toi de résoudre la situation.
"Si je fais ça, oui, ça ira mieux."

Et tu ne fais rien.
Tu ne sais pas vraiment pourquoi, parce que tu as sous les yeux la marche à suivre, celle que tu as écrite toi-même, et pourtant... tu ne fais rien.

À ta longue liste de problèmes qui n'en sont pas, il faut que tu en rajoutes un plus grand : toi.
Tu es un problème pour toi-même.
Donc, ne viens pas te plaindre, alors qu'on ne peut rien faire pour toi.
Bouge-toi.
Démerde-toi.
Fais quelque chose.
En tout cas, règle ça au plus vite, parce que tu es en train de te parler à toi-même, et les gens commencent à s'en rendre compte.
Tu es quand même passé de la première personne du singulier à la seconde, dans le même texte.
Et je pense que ça les rend mal à l'aise.

Non.
Ne te demande pas si c'est parce qu'ils n'ont pas envie que tu mettes des mots sur des trucs qu'ils vivent aussi.
Et arrête même de penser qu'ils le vivent aussi.
Si ça se trouve, c'est toi, et toi seul.
Ça te rassurerait de te dire que non, mais envisage que ça puisse être l'inverse.
Tu as des preuves que tu n'es pas le seul, mais fais comme si.

En plus, je sais que tu aimes bien dire que tu te sens "complètement fucked up", parce que ça te rassure qu'il puisse avoir une expression cool et en anglais pour ça (ce qui confirme d'ailleurs que tu n'es pas le seul à le vivre, contrairement à ce que je viens de te dire il y a encore moins de dix secondes - mea culpa).
Mais pire encore, je sais que tu te demandes si tu ne surjoues pas un sentiment de mal-être parce que tu aimes la sonorité de ce "complètement fucked up".

Tu vois bien que ça ne tourne pas rond chez toi.
Sincèrement, ça te prend trois plombes pour dire simplement "Je ne vais pas forcément bien et je ne sais pas comment le gérer, si je peux le gérer et si je dois le gérer."

Alors, fais court :
Quand on te demande "comment ça va ?", réponds "ça pourrait aller mieux, mais ça va".
Comme ça, tu ne mens à personne, et tu peux passer à autre chose.
Parce que manifestement, ce n'est pas encore ce soir que tu vas régler tout ça.

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